Rechercher dans ce blog

dimanche 6 mars 2011

Ayé c'est la rentrée!


…théorique, qui tend vers la création d’un modèle parfaitement cohérent, se plaçant ainsi à la marge de la macro-économie keynésienne.»

Et oui, ça y est, j’ai fait ma rentrée des classes.

Après 18 mois -18 MOIS- de vagabondage professionnel, j’ai rechaussé mes Kickers, taillé mes crayons de couleur, et acheté un agenda kromignon avec un ours polaire dessus.

Ce lundi matin, j’étais toute excitée. J’avais mis mon réveil à 6h45.

6h45 : Snooze.

6h50 : re-snooze.

7h20 : yeux mi-clos, direction cafetière.

7h40 : je termine mon café (20 minutes, c’est beaucoup. Mais ma tasse, c’est un mug un peu moche avec une contenance d’un litre achetée chez Tati il y a deux ans).

7h47 : je sors de la douche ; jette un œil à l’horloge de mon micro-ondes (ma salle de bain est collée à la cuisine), et prends conscience que mon premier cours commence dans très exactement 13 minutes. J’ai donc enfin l’opportunité de vérifier ma petite théorie selon laquelle à Paris, tout est à 10 minutes de chez moi.

7h48-7h50 : je me trouve plongée dans une réflexion intense : quelle drôle d’idée d’avoir une cuisine collée à la salle de bain ! En règle générale, et dès qu’on sort du format studio, ces deux pièces sont très clairement séparées par ce qu’on appelle le « living room ». Pièce à vivre qui fait bien souvent office de chambre à coucher. C’est vrai que le clic-clac c’est quand même hyper pratique. On tire et BIM, on a un lit. Ou alors on organise son salon de façon à ce qu’un tout petit canapé puisse faire face à un tout petit lit…en même temps, un grand lit c’est bien aussi… hmm…

8h02 : mon métro ne s’arrête pas à la station à laquelle j’étais censée avoir mon changement. La correspondance ne sera pas assurée jusque mi-avril. Dommage.

8h10 : je me rue finalement dans le métro qui semble m’attendre, quai de la ligne 4, à Châtelet. La ligne 4 est la seule ligne de l’ensemble du réseau métropolitain parisien à être encore montée sur pneus de l’ancienne génération (MP-69), qui dissipent l’énergie du freinage électrique par le biais de résistances. Elle draine en moyenne 55 millions d’usagers annuels. Le matin à 8h on n’y pense pas, mais c’est à cause de ces éléments qu’il fait en moyenne 38° dans cette rame. Et comme le wagon est blindax, pas moyen de poser son manteau et son écharpe de 3 mètres en grosses mailles. Résultat : on sort quatre stations plus loin écarlate, en nage, et avec LA RAGE.

Rageuse, donc, je remonte le boulevard Saint-Germain en courant.

8h18 : je me demande si les wanna-be actrices un peu cheap sont servies avec le café à la terrasse du Flore.

Il est 8h22 très précisément quand j’arrive dans le hall. Le cours est commencé depuis 22 minutes. Je suis hyper contente, j’en ai raté moins du quart. Et si j’avais eu mon changement j’aurais même été franchement large (oui, car je n’aurais mis que dix minutes porte-à-porte). Alors que je m’apprête à ouvrir la porte de l’amphi, bam, voilà que je tombe sur la-personne-inconnue-qui-dit-quand-même-bonjour-d’un-air-hyper-heureux.

« - Hey !! ça va ?

- Hey, ouais, enfin là je..

- Mais alors raconte-moi : l’Inde, l’Australie, tout ça, c’était COMMENT ? RACONTE-MOI TOUT.

Cette personne à l’enthousiasme débordant (yeux exorbités, sourire flippant, mains légèrement tremblantes) connait ma vie. Mais qui est-ce ? Et pourquoi parle-t-elle en majuscules ?

- Ouais, haha, ben écoute c’était super. Enfin, j’te raconterais bien « tout », mais c’est que j’suis un peu en reta..

- Mais énorme, p’tain ça me fait TROP plaisir ; t’es toute jolie en plus. Ton pull te va -GENRE TROP BIEN.

-

- Quand est –ce qu’on se boit un café ?

-

- HEIN, QUAND ?!

- Ecoute-moi dugland, je sors de la ligne 4, et je peux sentir en ce moment même les gouttes de sueur perler sur mes joues rubicondes, donc épargne-moi les conneries du genre « tu es toute jolie ». En fait, j’ai LA RAGE : donc est-ce que tu pourrais me laisser rentrer dans ce putain d’amphi, s’il te plait ?

- Ah ouais haha – j’avais oublié à quel point t’étais rigolote, haha-, OUAIS CARREMENT, PAS DE PROBLEME ; mais la ligne 4 c’est à cause des pneus de l’ancienne génération (MP-69), qui dissipent l’énergie du freinage électr…

- ..par le biais de résistances ouais, je sais.

- BON BEN SALUT, HEIN, JE T’APPELLE !

- Ouais, super.

Une situation laborieuse, mais au final plutôt bien menée : je m’en sors bien, très bien même. Allez zou, une longue inspiration, et en amphi. Je jette un coup d’œil inquiet aux bancs remplis d’étudiants aux mines concentrées, et dont les mains s’agitent frénétiquement sur le clavier de leur Mac dernière génération. J’ai vraiment l’air d’une truffe avec mes crayons de couleurs. Le hic, c’est que les bancs sont vraiment remplis : je peine à apercevoir une place libre, au dernier rang. Je marche à pas de loup dans sa direction avant de m’installer le plus discrètement possible afin « de ne pas perturber le bon déroulement du cours », comme on dit. Histoire d’être un peu polie, tout de même, je me retourne vers mon voisin pour m’excuser (et qui sait, peut-être même faire une blague ! Oui, je compte faire un véritable effort pour sympathiser avec mes nouveaux camarades de classe).

DOUX JESUS.

Sur plus de 300 personnes il fallait que ce soit lui. Il fallait que je tombe sur le number one des jeunesses sarkozystes. Nadine Morano qui fait une chorégraphie ringarde en hurlant qu’elle veut changer le monde, c’était lui. Pleine d’humilité, je renonce à faire un trait d’esprit : face à ce maître humoriste, je ne fais pas le poids.

Je sors une heure et demie plus tard, épuisée : le cerveau à plat (j’ai l’impression d’avoir compris une phrase sur trois), le poignet droit en compote, et les yeux un peu fatigués à force de lancer des regards en coin au blackberry de mon voisin de gauche (blague-blague-blague) qui n’a pas arrêté de faire des « tweets » que je n’arrivais pas vraiment à lire. Malgré mon twitt-échec du mois dernier, j’ai presqu’envie de m’y remettre. Rien que pour lui.

Epuisée, certes, mais soulagée : c’était mon seul cours de la journée.

Je traverse le hall désormais plein à craquer d’un pas ferme. Je souris à quelques personnes qui me font coucou avec la main (du moment qu’elles ne s’adressent pas à moi en caractères gras, elles conservent toute ma sympathie). Je tente d’esquiver en vain l’« homme-ventouse » - qui dit bonjour en se frottant aux gens d’une façon un peu étrange. Une étudiante de première année toute mignonette aux joues toutes roses et aux dents toutes blanches vient me voir pour que je participe à un super projet d’agriculture bio. Je m’étais inscrite à une « AMAP » étudiante il y a deux ans. Je trouvais l’idée vraiment chouette et étais pleine d’une bonne volonté finalement assez touchante: soutenir le monde paysan, avoir des vrais fruits et légumes qui ne grandissent pas sous plastique, repartir chaque semaine avec mon petit panier rempli de bons produits frais et d’une bonne conscience en écolo-carton dopée aux choux rouges. Un bien beau projet. Après 7 semaines à remplir mon frigo de topinambours, de rutabagas, et de toutes petites pommes de terre, mon moral a commencé à décliner sec. Entre l’agriculture du Loiret et mon équilibre psychologique, j’ai dû choisir. La blondinette essuie donc un refus ; alors que je me dirige définitivement vers la sortie je l’entends murmurer un « sale conne » haineux. Le monde étudiant est sans pitié.

Mais après les insultes vient l’heure du bilan : je suis un peu triste de ne pas m’être fait de nouveaux copains, mais j’ai survécu.

Une dure journée m’attend désormais : café avec les copines, puis métro, puis sieste, puis bouquinade, puis apéro. Ça a quand même du bon la vie d’étudiant. En moyenne quatre heures d’activité obligatoires par jour. Tranquillou-bidou.

Ahhh ça m’avait manqué, tiens.

Un mois après la rédaction de ce post, l’auteur(e ?), épuisée par des devoirs à répétition sur des sujets qu’elle ne maîtrise pas et des jours entiers de bibliothèque, a dû mettre un terme à l’épanouissement de sa vie socialo-nocturne. Elle vous souhaite malgré tout, et un peu amère, de passer une bonne soirée.

jeudi 13 janvier 2011

Twitt-angoisse


Il y a deux semaines, c’était le Nouvel An. Qui dit Nouvel An, dit soirée qui a neuf chance sur dix d’être complètement nase, dit gros bécots de gens qu’on n’aime pas (quand on a la chance de les connaître) dans un appart à la déco douteuse, qui est en plus vachement loin de chez nous.

Certes.

Mais qui dit Nouvel An, dit…TADAAAM : Bonnes Résolutions.

Cette année j’ai laissé tomber les éternelles résolutions qui ne servent à rien et qu’il est inenvisageable de tenir: arrêter de fumer, ne pas dépasser le quatrième pastis le jeudi soir (ce qui revient à admettre que le vendredi n’est PAS le premier jour du week-end), rentabiliser l’abonnement annuel à la piscine de quartier, arrêter de décréter qu’on sort avec un gros nase une semaine après l’avoir rencontré parce qu’il n’a pas RI à la blague de la moule et du pull-over (qui est quand même vachement drôle).

Non.

Cette année, j’ai appliqué ma bonne résolution à peine une semaine après la première minute de la première heure du premier jour de cette nouvelle année. 2011 sera sous le signe de la cool attitude, du « LOL », de l’ultra-sociabilité numérique, de l’info en perfusion.

2011 : l’année où je me suis créée un COMPTE TWITTER.

J’ai pris la chose étape par étape, évidemment. Les cases sont remplies. Je ne mets pas tout à fait mon vrai nom quand même. Au cas où. Je doute à présent de l’efficacité de cette démarche, puisque j’ai quand même mis mon prénom et les trois premières lettres de mon nom de famille. Parfois, ma vivacité d’esprit me bouleverse.

Première épreuve sérieuse: le choix du « pseudo ». Alors oui, il est important de préciser une chose: je souffre d’un gros manque d’imagination. Conclusion n°1 : tous les articles publiés sur ce blog sont des retranscriptions banales de situations vécues. Ma vie prend soudain une allure un poil pathétique, et les articles un intérêt « limité ». Seigneur. Conclusion n°2 : je ne vais pas réussir à me trouver un pseudo cool-décalé-vendeur. Alors oui, vous me direz que je pourrais simplement mettre mon prénom et basta, et par là même assumer la médiocrité potentielle de mes tweets. Mais non, je veux du défi créatif, du vrai : je veux de la poésie.

10 minutes, puis 20 s’écoulent. Non, vraiment là j’vois pas. Et puis ma boss me réclame un papier pour la fin de journée. L’ouverture de ce compte Twitter ne serait-il pas une forme de procrastination encore plus redoutable que le nettoyage compulsif de ma cuisine qui précède habituellement le rendu d’un dossier ?

Ok, bon, j’vais pas y passer la journée non plus ; ce qui compte c’est le contenu après tout. Bon. Bon, bon. Bonbon. Hihihi. Non, on se recadre. Aloooors….hmmm…Allez hop : on double les deux premières syllabes du prénom « Floflo », on y accole la dernière syllabe du nom de famille. Et on se retrouve avec une vraie merveille : FLOFLOSKY. Ah celui là pour le coup, il ne risquait pas d’être déjà pris.

Compte créé.

Une fois que j’ai décidé de suivre tous les journaux possibles et imaginables, les ONG qui peuvent m’intéresser pour mon boulot, quelques hommes politiques et journalistes notoires, je m’aventure sur le terrain des « Twittos » de première. Plusieurs connaissances m’avaient déjà mise sur la piste de plusieurs d’entre eux. « Tu verras, c’est des pseudo artistes branchouilles et des journalistes web hipsters qui recyclent l’article qu’ils ont écrit sur les lolcats l’année dernière pour montrer qu’ils sont décalés». Très bien, ça me va : ils ont l’air attachants et doivent se sentir un peu seuls : Follow. Je suis soufflée, p’tain y en a qui tapent dans les 2 500, 4 000, 10 000 followers ! C’est qu’ils doivent être drôlement intéressants et rigolos. J’attends.

Ok : 18 tweets du Times of India sur la grève des vendeurs d’oignons à Delhi. Barack Obama qui raconte que la tuerie de Tucson lui a mis un sacré coup au moral, le Monde qui me parle de la Côte d’Ivoire. Et d’un coup la vidéo de larves dans l’urètre d’un mec. Gros relent de café au lait (je mets toujours vachement trop de sucre).

Un peu déstabilisée, je me remets au boulot (OUI J AI UN DOCUMENT A RENDRE DANS DEUX HEURES). Mais je n’arrive pas à fermer cette fenêtre. Et si je ratais une blague, LA blague qui me permettrait de m’intégrer au monde des Rois du Tweet ? ou alors l’info, l’INFO sur laquelle je pourrais rebondir et me faire plein d’amis- virtuels- que- je- ne- verrai- jamais- mais- bon- quand- même- on- rigolerait- bien- derrière- nos- écrans ??

Et c’est à ce moment ; au moment où je suis sur le point de me mettre à travailler pour de vrai, que je réalise que je n’ai AUCUN follower. Putain c’est pathétique. En même temps, la moitié de mes amis a encore son 3310 et ne connait pas Facebook, je ne vois pas pourquoi ils se cogneraient Twitter. Cinq coups de fil plus tard, j’ai sept followers : cinq nouveaux arrivants, un copain twitto, et « an old adviser loving good food and CAAATS » (angoisse soudaine).

Bon, ben c’est parti : SALUT LES TWITTOOOOOS!

Deux jours s’écoulent ;

Deux journées rythmées par des tweets d’actu, je suis au courant de tout tout tout : les avancées sur les scandales des médocs / la grève des vendeurs d’oignons indiens qui s’étend à l’Uttar Pradesh / la Bolivie qui met en place des actions locales de promotion des fours solaires / twitto1 a reçu un mail de son papa ce matin / twitto2 a fait une faute d’orthographe et il n’est pas content / twitto3 a mangé du poulet ce midi en compagnie de twitto4 / Michael Youn ne s’est peut être pas fait cambriolé son appart / twitto3 « RT » twitto1 qui dit à twitto2 que @fatbazooka vient d’éclipser son buzz et que ça doit faire un peu mal à l’égo de se faire doubler par un loser (twitto1 marque un point).

…tout ça entrecoupé de mes tentatives de tweets, qui tombent complètement à plat puisque je tweet un truc que je viens de dire à mes potes 5 minutes avant. Or, je vous rappelle que ce sont mes seuls followers (avec le vieux monsieur qui aime les chats, et qui ne parle manifestement pas français).

Vendredi : c’est parti pour une grosse nuit.

Avant de sortir pour une soirée prometteuse, je jette un dernier coup d’œil à mon compte. Twitto2 boit une bière à Oberkampf. Twitto2 a 3000 followers. Twitto2 est peut être le propriétaire du bar et cherche à renflouer sa caisse ? Twitto2 est peut être SEUL sur une chaise en attendant que l’un de ses 3 000 followers vienne lui tenir compagnie… Oh, j’ai l’empathie facile ; je me sens mal. Il faudrait peut être que j’aille l’aider ?

« Salut twitto2, je suis floflosky, ta twitta n°2468 »

Non.

Ou pire, peut-être que Twitto2 est bien seul, mais chez lui, face à son écran, et fait de son désir réel de boire un coup dans le 11e une réalité virtuelle. Peut être que Twitto2 est un sociopathe profond.

Twitto2 boit un twitt-picon.

J’ai envie de lui faire un twitt-calin et de lui dire que tout ira bien.

Non plus.

Je file. La soirée se passe, une fermeture de bar en entraînant une autre. L’alcool monte. Je remarque un homme qui porte une chemise en velours rouge et un catogan de la taille de mon avant-bras à quelques mètres ; à côté de lui un nain qui porte des bretelles savonne un scooter en mangeant une saucisse. Je crois qu’il est temps de rentrer.

Sur le chemin du retour, un pote me lâche pour suivre une petite brune qui n’a pas l’air bien futée ; 300 mètres plus loin c’est Co qui se fait kidnapper par son plan cul du moment. Me voilà seule au monde. Déprime : non seulement je rentre seule, mais je n’ai plus de cigarettes pour me remonter le moral.

Une petite voix me murmure “twitter” à l’oreille…malheureusement cinq de mes sept followers m’ont déjà abandonnée.

Twitto2 vient de s’acheter un kebab.

Ce mec me fout vraiment le bourdon.

Et là c’est le drame : ça y est, c’est officiel, je viens d’enterrer mon ego. Mon pote twitt-fan : enfin pote, pote, pote, c’est un bien grand mot « POTE ». Ce mec à qui j’ai demandé ce qu’il faisait il y a 20 minutes alors que j’étais en train d’errer à la recherche d’une fin de soirée dans mon quartier (et le mec au catogan me suivait, j’en suis sûre, je n’étais PAS en sécurité) – et qui ne m’a évidemment pas répondu – vient de balancer à ses 2 000 followers qu’il mange une crêpe au jambon. Retour dans le monde réel.

Rude.

J’allume un mégot trouvé dans mon cendrier. Je m’emporte probablement, mais il semble bien que ma valeur réelle soit inférieure à l’intérêt virtuel d’une crêpe au jambon. Je VAUX MOINS QU’UNE CREPE AU JAMBON aux yeux de ce type avec qui je parlais encore la semaine dernière. C’est pas moi, c’est Twitter qui l’a dit. Fini le temps où je pouvais aller me coucher en me disant qu’une personne qui ne répond pas à un message est : endormie / dans un endroit qui ne capte pas / hors-forfait. Non, c’est simple. Une personne qui ne répond pas s’en bat juste les flancs.

Oh mon Dieu.

Et la grève des vendeurs d’oignons continue.

Et j’ai 25 tweets en attente…

et qu’est ce que ça peut être con cette histoire de bonnes résolutions…

J’me barre de Twitter, salut les losers.

mercredi 5 janvier 2011

La vie en plus ou moins


Après huit mois à entuber EDF, Coline s’est réveillée jeudi dernier dans le noir, et les pieds dans l’eau. Le bonheur de vivre dans un studio avec matelas au sol et frigo qui chauffe. C ’est finalement dans ces moments là qu’on réalise le gros avantage d’être vraiment en période de dèche : parce qu’avoir un frigo vide permet de ne pas foutre en l’air des stocks de bouffe une fois qu’on vous coupe le courant. Et BIM.

C’est donc en partie pour fêter cette collocation temporaire (et aussi parce qu’hier c’était samedi) qu’on est allée se la coller aux 10 ans de Mains d’œuvres.

Et vous savez bien comment ça se passe…

…comme d’habitude, ça commence par une bouteille à la maison, puis direction Saint Ouen où on retrouve les copains, et les copains des copains ; et puis on se dit qu’on va partir à 3 heures en taxi (parce que demain, on ne sait plus trop ce dont il s’agit, mais on SAIT qu’on a des trucs à faire) ; et puis on danse un tango absurde sur Pendulum; et puis je tombe sur ce mec que je ne connais pas mais qui propose de m’emmener à Etretat ; et puis c’est cet ancien camarade de classe de 5e qu’on recroise par hasard ; et c’est Coline qui retrouve son plan cul camarade amoureux du mois de juin ; et puis moi qui tombe dans les bras d’un « air saxophonist » (pour ma défense, ils ne vendaient quasiment que de l’alcool pur au bar. A moins que j’ai mal compris. Doute.) ; c’est finalement Lucie qui s’en va chez son mec…

…et puis il est 5h32, et ce sont les spots qui ne battent plus le rythme, le barman qui ferme sa caisse, les bottes qui font mal aux pieds; et la flemme de rentrer. C’est à ce moment, il me semble, que nous nous décidons vaguement à nous diriger vers le métro le plus proche. Mais c’est aussi à cet instant que le cousin d’un bouquiniste cher au cœur de ma toute nouvelle colocataire, vient contre carrer tous nos plans de jeunes filles raisonnables. L’un de ses deux acolytes habite à deux minutes.

Il est donc 7h46, on vient d’ouvrir la deuxième bouteille de rouge ; je suis hystérique, on chante Brassens à tue-tête, on a du tanin sur les lèvres, et on est tous heureux de danser sur la petite terrasse enneigée d’Antoine.

Il est 13h00.

Il est 15h16 ; 15h16, et ça fait deux heures et quart que je m’agrippe à mon oreiller. J’ai la bouche pâteuse, et la nette impression d’avoir oublié de retirer ma lentille gauche. J’entends du bruit dans la pièce d’à côté… je crois qu’elle a réussi à se hisser sur ses jambes. Nous sommes dimanche, dehors il neige ; et dans ma tête c’est le brouillard. 15h20 : je rejoins Coline autour de la table basse.

Cernes et grand sourire ; bols de café noir et tartines sèches.

- Eh merde, il est 15h30 passée… on avait rendez-vous j’crois

- Ah ? ah ouais, il y pas un mec qui devais t’emmener à Etretat aujourd’hui ?

- Ah ?

- Mais ouais, ptain tu sais bien, la chemise à carreaux. Mais fais gaffe, suis pas sûre qu’il était majeur pour le coup.

- Aaahh ! ah ouais ? t’es sûre ? remarque mouais, première année de fac il m’a dit..mais il s’est rattrapé en me disant qu’il avait du retard.

- Laisse tomber.

- J’laisse tomber.

- Merde, première année…dis moi il vendait que de l’alcool pur au bar ou c’est moi qui ai mal compris ?

- Mmh ?

- Nan rien.

- T’as pas un doliprane ?

- Il reste du café ?

-

- On se remate un épisode ?

- Ouaip.

-

- Non ! Coline ! je t’assure qu’on avait rendez vous ; j’en suis sûre, à 15h, l’anniversaire d’Helene. Invitation facebook.

- J’ai pas facebook.

- Vrai. Mais je devais te passer le message ; donc je te le passe. Les filles du lycée voulaient faire un café « à l’ancienne ». C’est plutôt drôle d’ailleurs, parce que j’ai vraiment pas le souvenir d’avoir bu le moindre coup avec elles au lycée...bon de toutes façons je suppose qu’on y va pas…

- Exact.

- Bon, je leur envoie le message habituel ?

« on vient de se réveiller chez des gens qu’on connait plus ou moins. Il est 16h. bref c’est un peu confus tout ça, mais je pense qu’on ne viendra pas. Joyeux anniversaire à Helène de notre part !! »

(vous noterez l’importance de la typographie, et le rôle joyeux des DEUX points d’exclamation. J’ai hésité à pousser le truc jusqu’à l’invitation à boire un verre un des ces soirs ; mais j’ai craint de ne pas être suffisamment crédible. De l’art du sms.)

- Ouaip. Parfait ! nan t’imagine l’angoisse?

Oui, j’imagine.

Non, veux pas y aller.

La dernière fois qu’on les a croisées, c’était à la soirée quadra avant l’âge déguisée en pendaison de crémaillère. Des discours sur les CDI qui viennent d’être signés dans des compagnies d’assurance. Le copain avec qui elles viennent d’emménager après 3 ans d’une romance tranquille. La meilleure amie qui a accouché le mois dernier ; et puis le mariage de Victor qui part s’installer en Angleterre avec sa copine. Pardon, sa femme. Et la proche banlieue qui est quand même vachement plus pratique pour les nouveaux jeunes actifs. « Et vous les filles, racontez nous un peu vos histoires ! »

Qu’est ce qu’on peut bien leur raconter ? une coupure d’électricité ? nos soirées trop arrosées ? nos histoires avortées ? les 400 euros toujours pas versés et les grands sourires à notre banquier ? Notre vie en plus ou moins… mais avec plein de plus, tout de même :

Plus ou moins un mec : bon, clairement, le GROS point positif, c’est que Co a fini par supprimer le numéro de téléphone du type qui habite en « coloc » avec son ex-femme et sa fille de 2 ans. Elle va surement relancer le filon Arthur (qu’elle a croisé hier). Et moi, bon c’est pas très clair. Il y a bien Vincent depuis quelques temps, et puis il y a Mark qui rentre du Vietnam mardi (merde, MERDE). Mais bon, je le sens hyper bien là, on s’est posée. Ouuiii. Vraiment.

Plus ou moins un boulot : mais attention ! Si on est stagiaire c’est avant tout par choix. Parce que nous on veut juste être bien sûre ; vous comprenez ? Naaaan et puis, sérieusement, un CDI : c’est so-2004. Et bon, j’veux dire 400 euros par mois, en gérant bien, c’est tout à fait convenable. Et surtout, on peut très bien vivre sans électricité, finalement.

Plus ou moins une idée de ce qu’on va faire dans les 6 mois qui viennent : si Co rend son mémoire c’est banco pour le 2e master. En même temps, tutrice de français au Gabon c’est chouette aussi. Je crois que je devais rendre mon dossier pour l’université de Melbourne la semaine dernière. Pas grave ; Julie m’a dit qu’ils recherchaient des gens sur le terrain au Cambodge. A moins que mon ONG ne termine par m’envoyer en Inde avec un contrat local à 10 000 roupies. Des jolis projets tout ça.

Plus ou moins le sens des réalités : parce que putain, à 400 euros par mois, on rentre en métro comme tout le monde ; on arrête de s’acheter des chaussures qu’on mettra deux fois dans notre vie (parce qu’on refuse d’admettre qu’on ne chausse PAS une taille 39) ; et on paye ses factures avant de se payer des coups.

Surtout plus ou moins envie de boire un chocolat chaud alors qu’on peine à sortir d’une gueule de bois pénible et méritée..avec un gros moins pour la perspective de se retrouver à parler de chose qu’on ne connait pas vraiment et qui ne nous font pas encore rêver ; pas l’envie de discuter avec des gens devenus adultes tellement vite qu’ils nous feraient presque regretter de n’avoir toujours pas commencer à grandir.

Parce que s’il y a bien une chose qu’on ne regrette pas, c’est celle là.

- On va toujours boire un coup chez Jerem ce soir ?

- Yep, un café, une douche, et on décolle.

vendredi 17 décembre 2010

THE LIST


- …et là, je me suis retrouvée dans ce bus, à 80 bornes de Lumbini ! 80 bornes, tu te rends compte, au Népal, ce que ça peut représenter ?! j’étais encore partie pour au moins 3 ou 4 heures de route. Ouais, largement 4 heures ouais… tiens, tu peux me repasser ton feu s’teuplait ? ..hmm Et là d’un coup, le conducteur fait demi tour, et on se retrouve 10 minutes plus tard sur un terrain vague à l’entrée d’un village de réfugiés tibétains ; je descends, évidemment je termine par commander mon troisième dal pat –tu saaais, le dal pat je t’en ai parlé tout à l’heure, le plat typique du Népal- de la journée, quand je me rends compte qu’un chien se prépare à attaquer une vieille fem..

-

- Ouais deuxième porte à gauche, juste à côté de la porte d’entrée en fait.. ok.. OUAIS ET DONC JE DISAIS QUE C’EST A CE MOMENT LA QUE JE SUIS TOMBEE SUR UN TOURISTE BELGE. TU TE RENDS COMPTE, UN TOURISTE BELGE ! UN MEC QUI S’APPELAIT OLIVIER ET QUI AVAIT DECIDE DE FAIRE LE TOUR DES…

-

- Oui, je disais, il avait décidé –le touriste belge, tu me suis ?- de faire le tour des reliefs asiatiques à pieds, et c’est là que..

- Dis moi, t’as une sacrée tchatche, toi

- Ah oui, mince, haha c’est vrai que parfois je m’emballe un peu, mais bon, hein, faut surtout pas hésiter à me couper la parole, hein, haha parce que sin..

- Heureusement que je connais un bon moyen pour te faire taire, héhé.

Pause.

Non.

Il n’a pas prononcé cette phrase. Il n’a PAS prononcé cette phrase. Cette phrase qui déclenche une série de réflexions affolées dans mon esprit plus très fonctionnel, je l’avoue, passé 3 bouteilles et 4 heures du matin :

Regarde les choses en face : il A prononcé cette phrase ; et vue l’éveil intellectuel dont il a fait preuve depuis 21 h, je doute qu’il fasse allusion à sa capacité à embrayer sur un autre sujet de conversation ;

Non, cette personne n’est pas l’homme de ta vie. Pourquoi ? Et bien parce qu’il est UN PEU LOURD ;

Naaaannn sérieusement, quoi, c’est pas possiiiible ; hahaha. Non. Arrête de sourire, ou tu vas perdre tout crédibilité pour l’étape suivante ;

OK, donc maintenant, l’étape suivante : le faire sortir de ton appartement de façon rapide et CREDIBLE. Et tu sais que ça ne va pas être simple. En effet, plusieurs semaines de subtiles manœuvres (aahahah..ah nan, merde il faut pas que je sourie, c’est vrai) ont finalement abouti à cette soirée pendant laquelle tu as balancé ta putain de robe noire, ta nouvelle frange, tu t’es mise sous le spot qui surplombe le comptoir du bar pour qu’il réalise que tes yeux sont en fait presque verts (mais oui, mais OUI qu’ils le sont), t’as même fini par dégainer le coup de l’alpiniste flamand rencontré dans un village népalais. Autant d’éléments qui montrent que ce soir, t’es dans la place. Je dirais même plus que ce soir, TU AS FAIM ;

En parlant de ça j’irais bien me faire un kebab en fait, je me demande si celui rue de la Roquette est bien ouv...

Arrête de te disperser, ça va faire trois minutes que tu as les yeux dans le vague et un sourire crispé, ça devient long, lourd, et vraiment pas naturel. Et surtout, il faut que j’arrête de me parler à moi-même, c’est angoissant.

- Ouaip super. On va s’faire un grec ? je crois que celui de la rue de la Roquette est ouvert jusqu’à 5 heures. Rien à manger ici.

Il baille.

Je râle,

puis feins l’évanouissement.

10 minutes et un demi kilo de viande graisseuse plus tard : BIM tiens donc, une bouche de métro. A défaut de profiter de l’hospitalité de la mienne, il est au moins sûr de rentrer dans celle-là, et direction maison.

Il râle.

Je baille,

Puis tourne les talons, et direction maison.

Mouais, un peu frustrée mais vachement contente d’avoir pu manger un bout…j’avais vraiment besoin d’éponger ; mais ça je l’ai senti tout de suite après le 4e TGV que ça allait être rude. « Je le savais ! » comme on dit. Ce que j’avais pas vu venir par contre, c’est la réplique fatale de Jeannot. Une réplique qui mérite clairement de figurer sur la liste. LA liste.

La fameuse liste de toutes ces «petites maladresses » qui font qu’une personne A perd tout intérêt / estime / attirance / sympathie pour une personne B, qui risque fort de rentrer bredouille : la libido en feu, mais l’espoir de mettre un terme à un temps indéterminé de solitude en berne. « Une évidence brutale autant qu’inattendue qui a de quoi vous plonger dans une période dépressive d’intensité faible », comme dirait Michel.

Ahlala oui, j’en ai connu, et j’en ai fait connaître des désillusions listiques : toutes ces choses à proscrire si vous ne voulez pas finir SEUL, pointé du doigt à quarante ans parce que vous n’avez pas –en plus de 20 ans de vie sentimentalo-sexuelle- « trouvé chaussure à votre pied ». Ces petits détails qui font que si vous rêviez de Louboutins dernier cris, il va falloir vous contenter d’une paire de crocs en plastique orange. Et encore, s’il en reste. Un bien triste avenir qui peut vous attendre si vous avez pris la petite manie:

- De faire des sous entendus sales à un moment inapproprié, alors même que vous vous étiez tenu à carreaux les trois soirées qui ont précédé (cf. exemple ci-dessus). Cela peut témoigner d’une pathologie psy généralement appelée « bipolarité » / d’une sacré lourdeur que vous aviez jusque là réussi à camoufler (bravo !! non, j’déconne.) / d’un besoin un peu trop franc d’affirmer votre identité sexuelle (vous voulez en parler ?) ;

- D’évoquer la fois où « Putain, le menu ave’ la cocotte de moules roquefort de chez Léon il était ‘achement mal passé ». Ceci n’est ni très intéressant, ni très délicat.

- De comparer votre interlocuteur à un fruit ou un légume au cours d’une conversation que vous ne maîtrisez pas : une idée audacieuse, mais qui peut ne pas convaincre la personne concernée;

- De sortir une tranche de jambon de votre soutien gorge quand vous avez un « petit creux », en fin de soirée ; NB : réalisée par une personne de sexe masculin, cette situation voit décupler son potentiel glauque ;

- De vous (les fiiiilles) dire : « cette fois ci, je prends mon temps : pas d’épilation, pas de tentation, hihihi ! ». Après 4 verres, vous oubliez, et après 6 vous y allez. Et au bout du compte, force est de constater que pas d’épilation = grosse frustration ;

- De commander « houit wuiskhies » au comptoir du bar, en vous tapant sur les couisses : ui, je sais que c’est très drôle d’intervertir les sons voyelles, mais tus les poublics ne sont pas très réceptifs ;

- De faire la blague de la moule et du pull-over sans avoir testé le terrain au restaurant, en commandant des gencives de porc d’un air détaché ;

- De raconter la fois où vous êtes tombées par hasard sur un wanna be alpiniste belge au fin fond du Terai népalais : parce qu’au fond, tout le monde s’en fout.

mardi 21 septembre 2010

Le Nouvel An au mois de Septembre

Hier, j’ai démissionné.

Lors du dernier dîner professionnel que j’ai eu, Monsieur le grand patron en a fait des tartines sur : sa collection de pur-sangs à Chantilly, son bateau qui mouille dans le port d’Antibes, et sa maison sur les hauteurs de Saint Trop’.
J’ai alors été frappée par une rafale de questions :
-          Si ce gros bonhomme chauve se fait 5000 euros par jour, pourquoi nous (employés exploités+clients affamés) emmène-t-il dans un restau aussi dégueulasse ?
-          Si le cabinet facture 1200 euros quotidiens mon travail pour chaque dossier, pourquoi n’ai-je même pas droit aux tickets restau ?
-          Pourquoi devrais-je rester dans ce bureau alors que mon travail est inintéressant et mes collègues insupportables ?
Après un week-end arrosé, et finalement très peu reposant, j’ai dégainé ma plus jolie robe, mes talons les plus hauts, mon rouge à lèvres le plus rouge. J’ai sauté dans le métro : 8h47, dans une main ma lettre de démission, dans mes écouteurs l’Amour à la plage.

Ahou-cha-cha-cha.

A 10h39, je suis sortie du bureau, me suis installée à une terrasse, ai commandé une orange pressée.

Envoyer valser les choses et les personnes que l’on n’estime pas : une discipline dans laquelle je tends à me spécialiser depuis quelques temps. C’est assez jouissif.
Même si évidemment, cela comporte quelques inconvénients :
-          la possibilité de se retrouver sans boulot du jour au lendemain (hihi)
-          une relative instabilité sentimentale
-          une surconsommation de cigarettes liée au stress ponctuel engendré par la perte d’un tout nouvel équilibre laborieusement construit.
Je papillonne, je papillonne.
Lalala.

Ce matin, je me suis réveillée à 11h30, j’ai englouti cinq toasts et deux cafés crèmes, avant de danser seule devant ma glace. En short. En chantant Elli Medeiros.
Il fait beau.
Demain j’ai un entretien d’embauche.
Dans une semaine, j’ai un nouvel appartement.

C’est décidé : cette année, le 21 Septembre sera le 1er janvier. 

mardi 14 septembre 2010

L'imposture


Ma fourchette est suspendue en l’air; au bout, la bouchée de foie gras dans son nuage de gelée d’airelles. Je me précipite sur mon verre d’eau avec un sourire qui évoque vaguement mes séances sur la table d’épilation intégrale.

Il faudra qu’on y revienne un jour, d’ailleurs, à cette histoire d’épilation intégrale
Mais chaque chose en son temps.

Je suis là, sur le point de faillir, encore une fois. Le supplice continue, il dure depuis 22h04. Il est 22h07. Mon tortionnaire : Léo, 10 ans.

Il faut savoir que déjà, à la base de la base, comme on dit chez moi, je déteste les enfants. Neuf fois sur 10, ils sont surtout là pour concurrencer Lara Fabian en termes de décibels, vomir sur votre robe Agnès B (celle qui vous a couté 27 heures de cours particuliers Acadomia) au moment où l'Homme de Votre Vie arrive, ou rythmer vos journées à base de "C'est toi-qui-y-est-t'es-moche-prout-hahahaha". 

Mais ce que je déteste encore plus, ce sont les enfants qui en savent plus que moi sur le monde. Et il y en a plein – trop, en fait.
En ce soir de novembre, on en est là.

- (Mère en extase) Alors Léo, tu vas aller au lit ? Tu es prêt pour ton contrôle de demain ?
- (sourire-niais-timide du-dit morveux) Ouiiiii
- Je te fais réviser ?
- (sourire-niais-timide-mais-surtout-niais-du-dit morveux) Ouiiii
- Ok ! Alors, raconte nous Léo, c’était quand, l’Hégire ?

Une pause s’impose.
Je suis interloquée.

Est-ce que j’ai déjà mentionné le fait que Léo à 10 ans ?

Depuis quand les gens de 10 ans parlent histoire ancienne, calligraphie du tchèque médiéval, distance Terre-Lune? À mon époque, les gens de 10 ans étaient des gens respectables qui écrivaient des lettres à la souris quand ils perdaient leurs dents et dont le seul rapport direct avec la Lune était Sailor Moon.
Des gens bien.

-…En 622, c’était…Et même que c’est le départ des compagnons de Mahomet, quand, eh bah, il partait de La Mecque à Médine.

Étape 1 : Sourire, toujours sourire.

Sourire signifie « hahaha, comme c’est mignon et divertissant, de réécouter ce que je sais depuis la 6ème ! Que de bons souvenirs me sont remémorés ! Dans ma grande mansuétude, je ne m’ennuie jamais en observant les autres apprendre ce que je sais si bien et depuis si longtemps ! »

Étape 2 : Compter sur le fait que personne ne dira « ah bah tiens, bichette, tu veux pas nous raconter ce que tu sais sur l’Hégire ! Ça doit être passionnant d’étudier l’histoire à ton niveau » en pointant son regard vers…moi

Étape 3 : Quoi qu’il arrive, gagner du temps au cas où quelqu’un aurait effectivement la brillante idée de me demander quand est-ce que c’était, l’Hégire – voire bien pire encore : ce qu’ EST l’Hégire. (C’est là qu’intervient le verre d’eau).

Je vous vois venir.

Vous allez me dire « OOOhhhhh cocotte, faut pas exagérer tout de même ! C’est pas la mort ». Ce qui me connaissent un peu diront même : «  Mais arrête de te dévaloriser, tout ça, tu le sais au fond, ce sont des connaissances enfouies ! » (Très loin alors). D’autres, plus rationnels diront « on a tous appris des choses qu’on a oubliées ! »

Ouais. Surement. Allez dire ça aux crevards du cours d’Histoire du Droits des Etats, qui se montent dessus pour que le prof daigne leur demander à EUX, la réponse à la question qui nous occupe pendant deux heures : Pas quand mais DE QUOI est morte Marie-Joséphine de Savoie. (Vous pensez quand même pas que je vais vous donner la réponse comme ça sans rien en échange, même pas un carambar, allez chercher sur Wikipédia)

Bref.

Comment dire.

Je ne sais pas précisément situer Toulouse.
J’ai découvert il y a 2 semaines que non, Sydney n’est pas la capitale de l’Australie – Encore moins celle de la Nouvelle-Zélande… Nouvelle-Zélande, pays qui, non, n’a pas de frontières communes avec l’Islande.

-      
    "- C’est bien ça bichette ?"
Douze paires d'yeux sourient gentiment d’un air entendu.

Comme je ne peux pas faire croire à 12 personnes que a) je n’ai pas entendu b) compris c) que je suis encore en train de boire de l’eau dans un verre vide, je repose calmement mon verre, un geste descendant qui coïncide exactement avec l’ascension d’un mystérieux fluide rouge fluo dans mes joues – souvent accompagné des mots : Humiliation/ sourire bright. 

- Léo tu crois quand même pas que je vais te souffler les réponses. Tu devrais apporter ton manuel pour qu’on puisse t’interroger sérieusement… C’est ça le truc, tu vois... (yeux dans le vide+sourire = je réfléchis, je te donne des infos confidentielles, moi qui ai réussi dans la vie) il faut toujours savoir 'l’évidence' bien sur, mais quelques détails en plus, c’est la classe... Sinon tu ne blufferas jamais personne ! »

Tout le monde trouve que j’ai raison (Sans déconner ?). J’ai 14 secondes pour scanner mentalement le manuel et céder ma place de victime à mon tortionnaire. 

Le fois gras fond dans ma bouche avec sa gelée devenue tiède. Je remplis mon verre, il n'est que 22h13.